Société historique de Lisieux

Les textes des communications présentées à la société historique sont publiées dans un bulletin (3 numéros par an de 70 pages environ). 

 

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A propos d'industries en Pays d'Auge :

Moulins cidreries, fromageries et activités portuaires

(extrait du Bull. de la Société historique de Lisieux, n°48, mai 2001, p. 40-50)

Yannick LECHERBONNIER

(Drac de Basse-Normandie)

NB : les notes et références bibliographiques portées en bas de page sur l'édition papier n'ont pas été réinsérées ici.

 S'intéresser aux activités industrielles d'une région impose de prendre en considération les conditions qui y ont permis leur implantation et leur développement. La question des sources d'énergie est, pour le XIXe siècle au moins, essentielle, tout comme l'est celle des matières premières disponibles. Pour ce qui est des premières, le Pays d'Auge est assez bien doté : coulant du sud au nord, la Dives et la Touques reçoivent en effet l'apport d'un réseau diffus d'affluents parmi lesquels la Calonne, l'Oudon, la Vie et, surtout, l'Orbiquet dont le cours sinueux, long d'une trentaine de kilomètres, ne mettait pas moins de soixante moulins en mouvement en 1809 . Le sous-sol augeron, en revanche, n'offre guère de variété. Ici, pas ou peu de minerai de fer comme dans les autres régions du département de l'Orne, où se développa dès la fin du moyen âge une importante activité sidérurgique. Pas davantage de couches calcaires suffisamment riches pour permettre, comme dans le Bessin et le département de la Manche, l'implantation d'une solide industrie chaufournière, dont témoignent notamment les fours monu-mentaux de Regnéville-sur-Mer. Seule l'argile est également répartie, en couches profondes. De longue date, son exploitation a donné lieu à la production de céramique utilitaire (poteries), architecturale (tuiles et briques) et décorative (épis de faîtage).

Convenant mal aux labours, ces caractéristiques hydrographiques et géo-logiques se sont par contre montrées favorables aux herbages. Pôle herbager le plus ancien de France, le Pays d'Auge se spécialisa ainsi dès le XVIe siècle dans l'élevage et l'engraissement des bœufs, au bénéfice notamment du marché parisien . Cette pratique agricole originale a, pour une large part, déterminé les principales orientations industrielles augeronnes : exigeant un travail moins long et nécessitant moins de bras que la culture des céréales, l'élevage permettait en effet de se livrer à d'autres activités ; aussi, le couchage en herbe et la pratique de l'embouche, qui ont du voir se multiplier rouets et quenouilles en Pays d'Auge, n'ont-t-ils pas été non plus sans incidence sur les productions laitières et cidricoles.

La position géographique du Pays d'Auge dans l'espace normand et au-delà, ainsi que les relations commerciales qu'il a pu entretenir avec d'autres régions, doivent également être prises en compte. On rappellera à ce propos qu'au XVIIe siècle le commerce international des toiles se situait à l'intérieur d'un quadrilatère délimité par les villes de Rouen, Lisieux, Mortagne et Mortain . L'axe Rouen-Rennes-St-Malo, qui traverse le pays d'Est en Ouest, les foires et marchés locaux ou régionaux, en particulier la foire de Guibray à Falaise, et la proximité de Paris ont du, tout autant que cette situation privilégiée, encourager les productions, notamment celles de textiles, et faciliter leur large diffusion. Mais c'est aussi son ouverture sur la mer qui a permis au Pays d'Auge des échanges avec l'extérieur : sans doute l'ensablement de l'embouchure de la Dives, rendant ce port inaccessible aux navires de gros tonnage, ne permit-il pas de répondre aux souhaits des dirigeants de la société d'électro-métallurgie qui s'implanta à Dives en 1891 de recevoir au moindre coût, par voie de mer, cuivre américain et charbon anglais et de commercialiser de la même manière les produits fabriqués. Offrant de plus sûres garanties, Trouville et, surtout, Honfleur, furent en revanche d'importants lieux de négoce et d'approvisionnement. Et si au milieu du XIXe siècle les exportations n'y étaient plus que de peu d'importance , les importations, en particulier celles de houille, étaient encore actives une cinquantaine d'années plus tard : en 1900, on en débarquait 149 000 tonnes à Honfleur, 87 000 à Trouville (900 seulement à Dives). Dix ans plus tard, les chiffres étaient sensiblement les mêmes et si le port de Dives n'enregistrait plus aucun arrivage depuis 1915, 246 000 tonnes étaient débarquées à Honfleur en 1917, près de 91 000 tonnes à Trouville . Les importations de produits chimiques et de bois du Nord constituaient également une part importante des arrivages .

Moulins à grains

L'important réseau hydrographique qui draine le Pays d'Auge a naturellement permis l'implantation de nombreux moulins : moulins foulons, destinés à resserrer les fibres des étoffes (le long de l'Orbiquet), moulins à tan, pour réduire l'écorce de chêne en poudre (à Saint-Pierre-sur-Dives), moulins à papier, produisant surtout du papier d'emballage (notamment autour de Bonneville-la-Louvet, du Mesnil-Guillaume et de Canapville), mais surtout moulins à grains : source documentaire susceptible d'offrir un recensement exhaustif, les états de section du cadastre napoléonien, établis entre 1809 et 1830, en recensent cent quatre-vingt-deux au cours de cette période . La production de farine a maintenant cessé en Pays d'Auge, mais on y trouve encore plusieurs moulins désaffectés, souvent pourvus de leur roue hydraulique. Construits pour la plupart en rez-de-chaussée surmonté ou non d'un étage, ils offrent l'aspect d'un bâtiment rural plutôt que celui d'un édifice industriel. En sacrifiant ses labours au profit de la prairie, cette région n'a, en effet, pratiquement pas développé de cultures céréalières. Les établissements témoignant de la mise en œuvre de techniques complexes d'écrasement des grains, comme la mouture à l'anglaise, y sont donc d'autant moins nombreux . Pour autant, les meuniers augerons ne sont pas restés indifférents aux innovations dues aux ingénieurs hydrauliciens. Si les textes n'offrent que de rares données sur les moteurs énergétiques, l'enquête de terrain a plusieurs fois montré l'utilisation de roues performantes : les moulins situés rue Saint-Pierre et rue des Canadiens à Orbec, ceux d'Ouville-la-Bien-Tournée, de la Pipardière à Saint-Michel-de-Livet s'équipèrent ainsi de roues par en dessous de type "Poncelet" ou de roues de côté de type "Sagebien" . Exigeant de moindres quantités d'eau que les roues traditionnelles, ces moteurs hydrauliques permettaient, sous réserve que les prescriptions de leurs inventeurs aient été scrupuleusement respectées, d'obtenir de meilleurs rendements mais aussi d'animer des machines de plus en plus nombreuses à l'intérieur d'un même atelier. Aussi, les filatures les mirent-elles largement à profit.

Lait, fromages, cidre et eau-de-vie

Si la mouture des grains n'occupe que peu de place au sein de l'agroalimentaire, il n'en est pas de même des productions laitières et cidricoles. Jusque dans les années 1880, lorsque démarre leur industrialisation, l'une et l'autre sont exclusivement liées au monde rural. Sans doute le lait des vaches avait-il permis, de longue date, de confectionner des fromages, mais ces derniers, voyageant difficilement, ne pouvaient guère être consommés que sur place. Les textes anciens relatifs à l'espace augeron n'y font d'ailleurs que de rares allusions . Le silence des sources documentaires n'a cependant pas interdit d'attribuer à deux des trois grands fromages du Pays d'Auge de mythiques origines. Selon une tradition bien établie, le pont-l'évêque serait mentionné pour la première fois dès le XIIIe siècle, dans le Roman de la Rose, sous le nom d'engelon. En réalité, c'est à la coquille d'un copiste que ce fromage doit cette lointaine origine, les formages en glaons - c'est-à-dire disposés dans des paniers d'osier - cités dans l'ouvrage de Guillaume de Lorris et Jean de Meun devenant au XVe siècle des formages engelons. Quant au camembert, prétendument mis au point en 1791 par Marie Harel, il est signalé dans le Dictionnaire géographique et historique de Thomas Corneille publié en 1708 à partir d'observations consignées six ans plus tôt .

Comme celle des fromages, l'histoire du cidre reste à préciser , mais plusieurs textes, notamment à partir du XIIe siècle, attestent bien de la présence de pommiers et de la transformation de leurs fruits en cidre . La consommation de cette boisson par les religieux de Saint-Hymer et de Sainte-Barbe est assurée au XIVe siècle, époque où la bière semble en recul, et paraît prendre le pas sur celle du vin à partir du XVIe siècle . Sans doute Julien Le Paulmier considère-t-il en 1588 que le Costentin est le meilleur terroir pour les excellens sidres, alors que le Pays d'Auge les fait puissans et vertueux, mais pour la plupart espais, grossiers et mal clarifiéz , mais une quarantaine d'années plus tard la qualité et la valeur marchande du cidre augeron sont bien reconnues : il y a alors en Pays d'Auge écrit Gabriel du Moulin si grande quantité de pommiers qu'un homme y fait quelquefois deux ou trois cents tonneaux de cidres si agréables au goût qu'ils réparent aisément le défaut du vin et transportés par les rivières de Dives et de Touques au Havre de Grâce, à Honfleur et à Rouen, apportent un très grand profit . Une partie de la production est alors commercialisée auprès des marins, le cidre ayant la réputation de se garder sur l'eau deux ou trois ans sans se corrompre. L'histoire de la production de l'eau-de-vie n'est pas mieux connue. Les mentions normandes les plus anciennes paraissent se trouver dans le journal du sire de Gouberville, lequel fit fabriquer en 1553, en présence de son hôte François le Tourangeau, des alambics en verre, des trillys de fer pour les supporter, des pots et des fourneaux pour distiller les eauez . Un bouilleur d'eau-de-vie est signalé en 1692 à Heurtevent et un inventaire après décès dressé en 1767 mentionne une somme de cinquante-trois livres due par le curé d'Écots à la veuve d'un cultivateur tant pour marchandises de cidre que d'eau-de-vie à lui vendues et livrées, mais c'est surtout à partir des années 1850 que démarre la consommation de cet alcool dans le département, les méthodes de production étant encore à l'état sauvage .

L'industrialisation des productions froma-gères et cidricoles commence au cours des années 1880, alors que l'activité textile est entrée dans sa phase de déclin. La fromagerie d'Orbiquet est ainsi construite vers 1880, époque à laquelle celle de la Houssaye, à Boissey, attestée en 1810, se modernise. La fromagerie du Mesnil-Guillaume ouvre en 1885, celle de Saint-Maclou en 1887. A Livarot, la tannerie de la rue du Général Leclerc est convertie en fromagerie en 1889. En 1893, l'usine de Fossard à Saint-Martin-de-Bienfaite aban-donne la production de ferments lactiques qu'elle avait démarrée deux ans plus tôt pour se consacrer à celle de camemberts. Deux ans plus tard apparaissent cinq nouveaux établissements : les fromageries de Rocques, de Montaudin au Mesnil-Bacley, de l'Église à Boissey et de Saint-Loup-de-Fribois. Le mouvement s'amplifie dans les toutes premières années du XXe siècle, avec une vingtaine de constructions nouvelles au cours de la première décennie, parmi lesquelles les usines du Boquet à L'Oudon (1900), de la Varinière et de la Cour Marguerie à Notre-Dame-de-Fresnay (1900 et 1901), des Bouvets à Boissey et de Bretteville-sur-Dives (1901), de la rue Marcel Gambier à Livarot (1902), du Manoir à Boissey et de la Madeleine à Orbec (vers 1905), de Friardel (1911). Quelques usines sont encore installées dans les années 1920 (à Ouilly-le-Vicomte en 1921 et à Saint-Jean-de-Livet en 1928, à Mittois en 1925), celles de Saint-Désir (1934) et de Tourgéville (1968) figurant parmi les dernières créations .

La première cidrerie paraît avoir été établie en 1885 par Mauger et Guéret à Lisieux, rue Lecouturier, mais c'est dix ans plus tard que se développent les constructions : la cidrerie d'Orbiquet est édifiée vers 1895, celle de Mesnil-Guillaume en 1896, celle de Saint-Jacques en 1897. C'est sans doute au cours de ces mêmes années qu'Alexandre Floquet transforma en usine le petit établissement qu'il exploitait depuis 1871 à Saint-Mélaine, aujourd'hui quartier de Pont-l'Evêque. En 1900, la filature de Grais, à Beuvillers, est convertie en cidrerie. Sept ans plus tard, l'usine qui avait été construite sur la commune voisine de Saint-Jacques est transférée à Lisieux, boulevard Sainte-Anne, en 1914 Georges Bottentuit établit une usine à Pont-l'Evêque, en bordure de la Calonne. Les créations reprennent, plus nombreuses, après la première guerre mondiale : cidreries de Livarot en 1920, de Deauville en 1921, de Fervaques et de Saint-Arnoult en 1923, du Blavet à Beuvillers en 1924. Cette même année, Saillard installe un petit établissement à Lisieux, rue Fleuriot. Vers 1927 une cidrerie est construite à Blonville-sur-Mer par Alfred Bourrachot, celles du Mesnil-Mauger et de Montreuil le sont en 1929, celle de Vauville vers 1930, celle du Routoir à Saint-Martin-des-Chartrains en 1931. Les cidreries de Putot-en-Auge (1943), du Breuil-en-Auge et de Sainte-Foy-de-Montgommery (1946), de Saint-Gatien (vers 1950) sont parmi les dernières créées .

L'industrialisation de ces deux productions offre plusieurs points communs. Dans les deux cas, elle est redevable aux actions d'une association et, au sein de celle-ci, à la ténacité d'un ou de deux hommes. Elle bénéficie également de la présence du chemin de fer, parfois de facteurs tout à fait extérieurs à la région, comme la crise du phylloxéra. On doit ainsi à deux membres de l'association normande, fondée en 1832 pour encourager les progrès de la morale publique, de l'enseignement élémentaire, de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale, le développement de la production laitière en Pays d'Auge. Pierre Durand avait le premier démontré, en 1851, que la confection et la vente des fromages pouvait assurer de généreux profits. Jules Morière reprit cette analyse et dressa en 1878 un magistral bilan des méthodes de fabrication, donnant des conseils en ce sens et mettant en exergue les productions de certains agriculteurs, en particulier celles de Cyrille Paynel au Mesnil-Mauger, descendant de Marie Harel. D'une manière générale, un camembert, pâte molle à croûte fleurie, un livarot, pâte molle à croûte lavée, et un pont-l'évêque, pâte molle à croûte lavée ou brossée, connaissaient des procédés de fabrication identiques (coagulation, mise en moule, égouttage, salage, affinage), mais leur mise en œuvre, les manutentions et le temps nécessaire à chacune d'elles étaient différents, ainsi que la quantité de lait consommée. Deux litres suffisaient pour faire un camembert, tandis qu'il en fallait trois à cinq pour confectionner un livarot et quatre au moins pour un pont-l'évêque. De même, les opérations d'égouttage et de salage duraient de deux à trois jours pour un camembert, de cinq à neuf pour un livarot et de cinq à huit pour un pont-l'évêque. Le séjour dans le hâloir était lui aussi plus ou moins long selon les fromages : un à deux mois pour un camembert, cinq mois et demi à sept mois pour un livarot et trois à quatre mois pour un pont-l'évêque. A ces différences concernant les procédés, s'ajoutait pour le livarot une production répartie sur deux sites distincts et effectuée par différents intervenants. Alors que le camembert était entièrement fabriqué à la ferme, le livarot y était seulement mis en moule. Il était ensuite vendu blanc sur les marchés de Livarot, de Vimoutiers voire de Saint-Pierre-sur-Dives et Lisieux à des affineurs spécialisés qui se chargeaient de le porter à maturation, puis de le commercialiser. En dépit de ces procédés complexes de fabrication, le livarot avait conquis un vaste marché au XIXe siècle, en particulier celui des ouvriers : on voit ainsi sa production doubler de 1866 à 1878. Mais les démonstrations de Pierre Durant et de Jules Morière, la réalité d'une meilleure rentabilité, la facilité de fabrication et sans doute aussi une évolution du goût des consommateurs participèrent au triomphe final du camembert . La création des fromageries industrielles, réponse à une forte demande, a accompagné la promotion de ce fromage. En même temps qu'il avait apporté une rude concurrence à l'économie d'embouche - d'autres régions, dont le Charolais, allant elles aussi pouvoir diriger leurs bœufs vers les halles - le train permit le convoyage de produits qui, jusqu'alors, ne pouvaient supporter un long transport sans subir d'altérations : en 1854 avec l'ouverture de la ligne Paris-Lisieux, les marchés parisiens n'étaient plus qu'à six heures environ de la capitale augeronne, au lieu de trois jours. La production fromagère en bénéficia largement. On ajoutera enfin la distribution du camembert dans les tranchées au cours de la 1ère guerre et la poursuite de la consommation de ce fromage - pas toujours augeron ni même normand - au retour de la paix.

La production cidricole en Pays d'Auge, région du Calvados la plus plantée en pommiers au début du XXe siècle, où l'on produisait les cidres alcooliques, corsés, aptes aux transports et de facile conservation est elle aussi redevable au chemin de fer : la boisson normande, dont on a dit qu'elle était au cours de la période moderne écoulée par les ports, put ainsi être diffusée plus facilement en France, mais aussi à l'étranger, notamment en Belgique, Grande-Bretagne, Suisse et même en Russie et en Amérique. L'augmentation des superficies plantées en pommiers entre 1830 et 1850, correspondant sans doute à un couchage en herbe plus important, fut aussi acteur important. On n'aurait garde, enfin, d'oublier la crise du phylloxera que subit le vignoble français de 1863 à 1890 et qui s'accompagne, pour quelques années, d'une hausse du prix du vin et d'une défiance des consommateurs à l'égard de ce produit. Mais de même que l'association normande, avec Pierre Durand et Jules Morière, avait su efficacement promouvoir la production fromagère, le développement de l'industrie cidricole est, pour une large part, redevable aux travaux de l'Association française pomologique. Fondée en 1883 pour l'étude des différentes variétés de fruits, la découverte et la diffusion de nouvelles variétés, l'étude de l'industrie cidrière, celle-ci est relayée dix ans plus tard dans le Calvados par la Station pomologique de Caen, située 82 rue de Geôle. Cette station départementale, la première créée, avait pour objet l'étude de toutes les questions relatives à l'industrie du cidre, pour but de venir en aide aux cultivateurs et aux fabricants, en les éclairant sur les moyens pratiques d'obtenir dans leurs caves un cidre possédant le maximum de qualités marchandes . Ses congrès annuels donnèrent lieu à de nombreuses conférences tendant à introduire auprès des producteurs fermiers et industriels d'élémentaires notions de culture du pommier, de fabrication et de conservation des cidres. Georges Warcollier, directeur de la station, ne ménagea pas ses efforts ainsi qu'en témoignent ses fréquentes interventions dans le bulletin de l'Association et l'exposition qu'il organisa en 1904, au cours de laquelle furent présentés pas moins de 850 échantillons de fruits susceptibles de produire un cidre de qualité.

Le marché de l'exportation auquel le chemin de fer permit d'accéder imposa de porter une attention plus soutenue à la culture du pommier et à la production du cidre. Sans doute les immobilismes furent-ils difficiles à vaincre : encore en 1903, le directeur de la cidrerie d'Orbiquet, Dupasquier, constatait que la fabrication n'avait jusqu'alors pas fait de progrès bien appréciables, malgré les efforts très réels tentés de divers côtés . Le cidre fermier était en effet produit le plus souvent sans méthode rationnelle et dans des conditions hygiéniques discutables Déjà en 1869, Jules Morière s'était élevé contre ces pratiques, préconisant de n'utiliser que des eaux claires et limpides. L'invitation faite en 1898 aux producteurs d'appliquer à la fabrication du cidre la règle en usage au Danemark pour produire un bon beurre - être propre, très propre, plus propre encore - suggère leur persistance . Les industriels eux-mêmes tardèrent à appliquer les méthodes rigoureuses conseillées par l'association. La série de cours théoriques et pratiques relatifs à la fabrication et à la conservation des cidres, organisée en 1925 à l'attention des cidriers et propriétaires récoltants, vingt ans après la création de la station de Caen, semble bien indiquer que toutes les réticences n'étaient pas encore vaincues.

Quelques années plus tard, la plupart des industriels avaient cependant équipé leurs usines et organisé leur production conformément aux conseils prodigués par Warcollier : mise à l'abri des pommes dans des greniers pourvus d'élévateurs verticaux ou sous des hangars, répartition des fruits dans différents casiers selon leur maturité, mise en place de caniveaux et rigoles permettant à la fois le nettoyage des pommes et leur transport vers les aires de broyage, utilisation de râpes ou de broyeurs et de pressoirs hydrauliques, clarification des jus, remplacement des cuves en bois par des cuves en ciment verrées ou recouvertes d'enduit, installation de machines frigorifiques. Les cidreries Bottentuit et Floquet à Pont-l'Evêque, celles de Livarot, d'Orbiquet, de Fervaques et du Mesnil-Mauger possédaient alors tout ou partie de ces équipements. Parmi les usines les plus précocement équipées, figure la cidrerie Floquet, dite Grande brasserie de cidre de la Vallée d'Auge : elle disposait, sans doute depuis sa reconstruction en 1914, d'un pont-bascule, d'un monte charge, de deux râpes à pommes sous lesquelles étaient disposés des bacs récepteurs de pulpe avec canalisation pour l'écoulement du jus vers les citernes, de quatre presses hydrauliques verticales, de cuves en bois et en ciment verré . De telles cuves en ciment armé, garnies inté-rieurement de carreaux de verre, fermées à leur partie inférieure par un trou d'homme et entièrement couvertes équipaient dès 1903 la cidrerie d'Orbiquet. Dans le grenier, les pommes y étaient classées par ordre de saison, ce qui est jusqu'ici la seule sélection que les producteurs aient consentie . Dix ans plus tard, Floquet les répartira par cru et par degré de maturité . La cidrerie de Livarot s'équipa dès sa construction, en 1920, d'un réfrigérant et d'un réservoir à eau de pluie pour le nettoyage des pommes. Les recommandations de Warcollier étaient enfin remarquablement appliquées par la société Saffrey dans son usine de Lisieux, dite Cidrerie modèle de la vallée d'Auge, comme purent le remarquer en 1924 les congressistes de l'association française pomologique : la première impression qui se dégage de notre visite est celle de la plus complète et rigoureuse propreté, qui est d'ailleurs facilitée au personnel ; partout l'eau ruisselle et entraîne au fur et à mesure les souillures que le travail dépose constamment sur le sol… La brasserie… est munie de dix presses hydrauliques…, d'émietteurs et de tapis nécessaires à assurer le déplacement des produits, sans jamais qu'il soit nécessaire à l'ouvrier, si ce n'est pour la mise sur les maies, d'avoir à y toucher. Toutes les opérations sont donc accomplies dans les plus rigoureuses conditions de propreté .

Débouchés maritimes et industrie : métallurgie, bois et chimie

Depuis les trois dernières décennies du XIXe siècle, la plupart des importations de charbon étaient gérées par des entreprises spécialisées, disposant du matériel nécessaire au déchargement des navires. Toutes se dotèrent rapidement des équipements permettant la transformation en agglomérés d'une partie de ce combustible dont faisaient usage non plus seulement les industriels mais aussi les chemins de fer de l'État et les entreprises de battage. Si les principales maisons étaient établies à Caen - Allainguillaume, Lamy, et la société charbonnière du Calvados -, Trouville et Honfleur disposaient également d'importants établissements. Le plus ancien, fondé à Trouville en 1871 par Fouchet et Poirier, alimentait moins les usines, au demeurant peu nombreuses autour de "cette agglomération toute de confortable, de luxe, de fleurs et de plaisirs que sont Trouville et Deauville", mais précisément les maisons de villégiature. Fondée en 1893 pour l'importation de charbons anglais, équipée à cette fin de huit grues à vapeur dont deux de construction américaine, la maison Drouant se dota sept ans plus tard, comme ses concurrents trouvillais, d'une usine d'agglomérés. Les produits qui en sortaient étaient vendus aux industriels du Calvados, de l'Eure et de la Sarthe, mais aussi à ceux de la région parisienne. La société Houillère d'Impor-tations et d'Agglomérés, créée en 1909 pour l'import de charbons de Cardiff, commercialisait dans ces mêmes dépar-tements ainsi que dans ceux de l'Orne, de l'Eure-et-Loir, du Loiret et de la Mayenne.

Cependant, à la fin du XIXe siècle, les importations de bois du Nord dépassaient en tonnage celles de houille. Honfleur, où ce commerce est attesté dès 1830 au moins, vit la création d'une première scierie mécanique en 1833. Le port occupait en 1877 le premier rang parmi les ports français pour l'importation de bois de construction en provenance de Suède, Norvège, Russie, Roumanie, Canada et États-Unis, devant Dieppe, Dunkerque, Calais et Boulogne : on en débarquait annuellement un peu plus de 118 000 tonnes sur ses quais en 1899. La ville avait ainsi vu se construire de vastes entrepôts de bois du Nord (sapin rouge et blanc) et d'Amérique (pitchpin) et s'implanter d'importantes scieries et parqueteries dont on assure que les produits furent largement utilisés pour la construction des bâtiments de l'Exposition universelle de 1900. Gustave Blanchet et Auguste Montreuil y avaient construit en 1872 l'une des premières grandes usines, mais c'est au début du XXe siècle que celles-ci se créent en grand nombre. Les bois du Nord servirent aussi de matière première à la cartonnerie qui s'était implantée en 1902 dans les bâtiments de la scierie à vapeur des Docks et Magasins généraux et dont il ne subsiste plus que le bâtiment des chaudières. Tout comme pour les entreprises houillères - la société en nom collectif Lévy frères avait ainsi été constituée en 1911 par trois négociants de Saint-Denis -, les fondateurs des entreprises spécialisées dans le commerce et le traitement des bois ne sont pas tous honfleurais : la société anonyme des bois exotiques SABEX est ainsi créée le 21 septembre 1931 par la société van Huffel et cie, établie à Anvers.

Une industrie de la tonnellerie était tout aussi attendue dans ce pays producteur de cidre et d'eau de vie. La confection de fûts, tonneaux et barils demeura cependant artisanale, certaines cidreries-distilleries, comme celles de Georges Bottentuit ou d'Alexandre Floquet à Pont-l'Evêque, fabriquant d'ailleurs elles-mêmes, au moins à leurs débuts, leurs propres tonneaux. Un essai de production industrielle avait pourtant été tenté au début du XIXe siècle par Léonard-Thomas de La Marche, chevalier de Manneville, dépositaire en 1817 d'un brevet de fabrication de barils et de tonneaux par procédé mécanique et fondateur cette même année d'une usine à Stenay (Meuse). En 1825, il établit une tonnellerie à Gonneville-sur-Honfleur, dans son moulin de Troussebourg, l'équipant des machines qu'il avait lui-même mises au point. Une dizaine d'années plus tard, plus de six mille tonneaux sortaient de cet atelier, confectionnés avec les bois de la forêt voisine de Touques, mais aussi à partir de ceux en provenance de Valachie, de la Baltique et de Bosnie. Ils étaient destinés à la conservation du cidre, mais surtout aux huileries, alors florissantes à Honfleur, et au commerce des poissons. Incendiés vers 1845, les bâtiments furent reconstruits mais ne servirent désormais qu'à présenter les machines conçues par le chevalier de Manneville .

La région d'Honfleur a également abrité plusieurs usines chimiques. Vers 1786, on signale déjà dans cette ville la présence d'une manufacture d'huile de vitriol d'une manufacture de couperose (sulfate de fer, de cuivre et de zinc). Au milieu du XIXe siècle, on y poursuivait ces productions, à côté de celles de céruse (carbonate basique de plomb, utilisé en peinture), de noir animal (charbon obtenu en calcinant les os d'animaux) et d'allumettes. Depuis 1854 au moins et jusqu'en 1874, les frères Hugues et Émile Sorel, huiliers depuis 1836, fabriquaient également des savons dans leur usine située cours d'Orléans (actuellement cours Albert Manuel). Les productions se diversifièrent après 1875, le port voyant arriver des chargements plus nombreux de phosphates en provenance d'Algérie et des États-Unis, de pyrites de France et d'Espagne et des nitrates du Chili. Les usines les plus importantes se construisirent alors à l'est du bassin Carnot (usine d'engrais, créée en 1901 par la compagnie du phospho-guano), à La Rivière-Saint-Sauveur (usines de matière plastique, créée vers 1890, et de blanc de zinc, établie en 1901 dans le quartier de Saint-Clair) et à Ablon (usine de dynamite, créée vers 1878). Quelques autres, éphémères, sont construites au cours des deux premières décennies du XXe siècle, dont une fabrique d'eau de Javel et de lessive en 1919.

De nombreux établissements, pour la plupart désaffectés ou reconvertis, plus rarement des machines, nous livrent les ultimes témoignages de cette longue aventure industrielle dont les acteurs sont, pour la plupart, méconnus. Pourtant, tout au long du XIXe siècle, à l'image du chevalier de Manneville, plusieurs d'entre eux furent à l'origine de nouveaux procédés de fabrication ou surent les adopter précocement. Chauvel, propriétaire du moulin du Breuil-en-Auge, semble ainsi avoir été le premier, en 1835, à accueillir en Pays d'Auge le procédé de mouture à l'anglaise . On doit aux entrepreneurs de l'usine du Camp Franc à Lisieux, Debergue, Desfrièches et Cie, associés pour la production de rots ou peignes à tisser, le dépôt en 1836 d'un brevet "pour différentes modifications avantageuses qu'ils ont apportées dans la construction des machines à lier les rots", à partir d'observations effectuées sur les machines dites écossaises dont l'usage était alors largement répandu en France . A Fresnel, en 1837, un brevet pour la fabrication des briques - cédé deux ans plus tard à la société Berthe, Mermet et Cie, exploitant la briqueterie de Cricqueboeuf -, aux frères Puval, exploitants de la filature des Fontaines à La Chapelle-Yvon, la mise au point d'une machine " propre à réduire les bois de teinture en poudre, effilé et copeaux", pour laquelle sont déposés trois brevets, en 1839, 1840 et 1841 . Les dépôts se poursuivent dans la seconde moitié du XIXe siècle : en 1853 par Gouley à Honfleur, pour un nouveau procédé de blanchiment du sucre, en 1855 par Thibout, filateur à Surville, en 1887 par Bedel à Trouville . On doit également à un négociant de Lisieux, Jean-Eléonor Perrault, dont le père aurait le premier importé d'Allemagne les métiers à lacets, d'avoir mis au point les métiers à lacets en bois et dont il déposa le modèle au Conservatoire des Arts et Métiers à Paris. En 1901 encore, un procédé de fabrication du blanc de zinc est mis en application à la Rivière-Saint-Sauveur .

Les registres de dépôts d'échantillons et de marques tenus par le conseil des prud'hommes sont particulièrement révélateurs de ces nombreuses innovations. Celui concernant la région de Lisieux, malheureusement incomplet, comporte ainsi entre 1866 et 1890 trente-huit attestations de dépôt, dont vingt-six concernent les seules productions industrielles . Les entrepreneurs du textile sont naturellement les plus présents : on retrouve fréquemment les noms des lexoviens Pierre Berte et Théophile Grison, ce dernier dépositaire de plusieurs brevets en 1881 et 1887, et celui de Bouillant, filateur à Thiéville. Les dépôts consistent en échantillons de dessins sur tissu, dessins de lisières pour draperie, dessins pour bandes tissées sur étoffe, échantillons de coton filés etc. Reflet de l'effort important qui lui est consacré, la mise au point de boîtes de beurre et de fromages est également bien représentée : le 23 février 1884, Auguste Lepetit, de Saint-Pierre-sur-Dives, dépose une boîte en fer blanc ronde et colorée rouge, portant sur le dessus, comme inscription, Beurrerie de la vallée d'Auge A. Lepetit à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados) et au milieu du couvercle se trouve une inscription (marque de fabrique). Dessous cette inscription en écusson se trouve le dessin d'une vache en repos et sous cet écusson est écrit : beurre d'Ysigny extra-fin. Même inscription est reproduite sur le côté de la boîte, laquelle est déclarée par le déposant pouvoir contenir cinq cents grammes de beurre. La première mention de boîtes à fromages est du 22 juin 1887 : Emile-Michel Mack, imprimeur rue du Pont-Morin à Lisieux dépose alors deux boîtes en carton embouté à courant d'air spéciales pour fromages et autres produits alimentaires. Le système peut s'appliquer à toute boîte emboutée ou non emboutée dans tous les genres de forme et de matières, soit en papier, carton, bois, métaux de toute nature. Il est basé sur le système de faire cette boîte mécaniquement d'un seul coup qui forme des saillies et des ouvertures. Le même jour, Mack dépose cinq modèles intermédiaires dits Rondelles, pour séparer les fromages en paillot. Ce n'est qu'après juillet 1890 que sont déposés des modèles de boîtes en bois, mais à partir de cette date le registre ne contient malheureusement plus qu'une description sommaire des modèles et le nom du déposant. Un premier dépôt est effectué par Lepetit, sans que la nature de la boîte soit précisée, un second par Depierre, imprimeur à Lisieux, portant d'abord sur une boîte carrée à coins arrondis, spéciale pour les fromages de Pont-l'Evêque, faite en carte pâte de bois, à courant d'air facultatif, puis sur une boîte ronde à camemberts, en même matière. Au vu du registre, c'est à Lecesne, fromager à Sainte-Marguerite-de-Viette, que l'on doit la première boîte en carton et en bois. Depierre et les industriels Ridel et Leroy, associés, déposent ensuite, alternativement, des modèles plus perfectionnés : Depierre introduit un nou-veau système pour clouer les boîtes à fromages, Ridel et Leroy une boîte avec l'emploi d'œillets métalliques pour fonctionner le tout et donner de l'aération. Vient ensuite une nouvelle boîte carrée à angles vifs pour les fromages de Pont-l'Evêque, en carton et pâte de bois, suivie d'une boîte à emboîtement intérieur. L'imprécision des données ne permet malheureusement pas de trancher la question de l'origine géographique de la boite à camembert : Jura ou Basse-Normandie ?

 

    Dernière mise à jour : 17 juillet 2001

 

 

 

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